Lâcher prise
2011
Granite tendeur métal, 350 x 250 x 150 cm, 11 tonnes.
Avec Lâcher prise, installation monumentale, je mets en scène une roche brisée, posée verticalement sur le sol, puis recousue par un long tendeur pour conjurer le porte-à-faux : six tonnes taquinent la gravité.
Le lien agit ici au sens propre comme au sens figuré : en reliant ces masses minérales d’un seul fil, je fais se rencontrer forces telluriques et univers de la couture domestique, comme si le soin du reprisage pouvait s’appliquer aux dolmens et aux murs.
Je pense aussi à la souplesse d’esprit qui nous permet de faire de grands écarts tout en restant entier.
Tout l’enjeu semble là : tenir ensemble ce qui s’est fendu.
Le geste
Pour Lâcher Prise, il faudra serrer les dents et foncer tête baissée pour transformer ce caillou extrait et couché en menhir fendu et redressé.
Après avoir inséré les coins métalliques, il faut un marlin : une masse de 3 à 5 kilos au long manche.
Apprendre à viser juste, trouver la force, la garder et recommencer.
Coin après coin, ligne après ligne, comme un cahier d’écritures.
Aidée d’un véritable gaillard, nous échangeons l’outil. Il est forcément plus efficace, tape plus fort. Je ne lâche pas : je veux participer entièrement.
Deux jours plus tard, le son de la pierre change, plus sourd, moins aigu.
C’est mon tour.
Le son craque en même temps que la pierre. L’émotion n’est pas dans la victoire, mais dans la conscience qu’une intériorité massive s’échappe du centre.
Les tours de force seront nombreux.
Les carriers m’avaient d’abord regardée avec méfiance, maintenant je sens le respect.
Dans un coin de la carrière, gants, bottes et ciré toujours collés au corps, je taille pour effacer les traces d’extraction, retrouver l’apparence d’une roche née là.
La chasse tungstène et la petite masse deviennent mes alliées. Chasser le volume, écouter la réponse du granite. L’entraînement continue.
Un ancien s’approche et me conseille.
J’ai déjà taillé le gneiss à l’île d’Yeu, dans le chaos des roches, dos à la mer et délogée de mon travail par les marées montantes. Là, sous mes coups de burin, j’ai compris : c’est lui qui m’enseigne, par le son ! Il m’indique comment faire céder sa matière. Il faudrait créer un répertoire musical en guise de mode d’emploi !
Sept longs trous de quatre centimètres et demi sont percés pour enficher les fers. Je redoute les microfissures, mais on ne m’écoute pas.
Pour les trous de suture, j’obtiens gain de cause : je le ferai à la carotteuse. (Cf photo).
Les blocs sont ensuite acheminés dans le sud.
Sur place, Christian, ingénieur et serrurier m’aide à préparer le socle.
La soudure des IPN est longue et intense, il fait 35 degrés. Tout est lourd.
Roger, l’homme du site, terrasse. La structure se cale en terre et la grue suspend le premier caillou.
Il faudra souder encore longtemps, repliée sous la chape du poids et de la chaleur. Trois jours durant, la grue reste en suspens, jusqu’aux derniers cordons.